Et si perdre du temps était, paradoxalement, l’un des meilleurs investissements possibles au travail ? Nous sommes entourés d’innovations nées d’un hasard, d’une discussion informelle autour de la machine à café ou d’une erreur de manipulation. Derrière ces détours apparemment “superflus” se cachent souvent des germes de créativité. Enquête sur la valeur insoupçonnée de l’inutile au travail.
Le poids d’un héritage culturel contre le temps perdu
L’hostilité à l’égard de l’inutile au travail ne date pas d’hier. Elle plonge ses racines dans un héritage culturel ancien où l’inaction est perçue comme une faute morale.
Dans la parabole des talents, rapportée dans l’Évangile selon Matthieu, un maître confie des sommes d’argent à trois serviteurs avant de partir en voyage. Deux font fructifier la mise et sont félicités. Le troisième, par peur, enfouit la sienne et se voit sévèrement réprimandé. Le message est clair : ne rien faire, c’est perdre de la valeur.
Cette conception morale du travail a traversé les siècles. Le capitalisme moderne en est l’héritier direct : une ressource immobile est une ressource gaspillée. Du taylorisme, qui découpe chaque geste pour maximiser la performance, à la rationalisation des temps de pause, où même le temps libre obéit à la logique du rendement, la valeur du travail s’est peu à peu confondue avec sa mesure.
Comme le rappelle Alexandre Imbeaux, directeur des produits de gestion des talents chez Lucca, “le mot affaire vient du latin ad facere, littéralement : ce qu’il y a à faire”. L’action est devenue une fin en soi, un signe de vertu. En France, cette obsession de l’efficacité s’est même transformée en fierté nationale : selon l’OCDE, le pays figure parmi les plus productifs au monde en richesse produite par heure travaillée.
Mais cette quête de performance a un coût : elle nous a appris à redouter l’inaction, comme si elle menaçait la valeur même du travail.
Perdre du temps : un terreau insoupçonné de créativité
Et si l’inutile n’était pas un vide, mais un espace d’émancipation ? Nuccio Ordine, dans L’utilité de l’inutile, défend l’idée que les plus grandes avancées humaines ne sont pas nées d’un calcul rationnel, mais d’élans désintéressés.
La science en regorge d’exemples : Alexander Fleming découvre la pénicilline en observant par hasard une moisissure contaminant une culture bactérienne. Percy Spencer invente le micro-ondes en remarquant qu’une barre de chocolat fond dans sa poche. Ces innovations ne sont pas le fruit d’un plan, mais de moments d’attention flottante, où la curiosité a pris le pas sur la méthode.
Ce phénomène dépasse le champ scientifique. Dans la littérature, Montaigne entreprend d’écrire sans but autre que celui de se comprendre lui-même. Cet exercice apparemment gratuit donnera naissance à un genre nouveau, l’essai, qui influencera des générations entières de penseurs. Dans la musique, Beethoven, souvent interrompu dans ses compositions, considère le silence comme partie intégrante de la création : c’est dans ces vides, ces pauses improductives, que se forment ses trouvailles musicales.
Les neurosciences confirment aujourd’hui cette intuition. Notre cerveau a besoin de ces pauses, de ces rêveries et de ces errances pour tisser de nouvelles connexions. Ces parenthèses activent le réseau par défaut du cerveau, celui où les idées se croisent, se recomposent et finissent par émerger.
La roboticienne autodidacte Simone Giertz, créatrice de gadgets inutiles, illustre parfaitement ce pouvoir. En concevant des machines absurdes, elle s’autorise à expérimenter sans enjeu de résultat. Ainsi, chaque échec nourrit sa créativité et lui permet d’acquérir de nouvelles compétences qu’elle réinvestit ensuite dans des projets plus aboutis.
Alors, pourquoi ne pas tenter cette approche dans le monde du travail ?
L’inutile comme stratégie d’innovation en entreprise
Certaines organisations ont déjà fait de la “perte de temps” une stratégie assumée. Elles ont compris que l’innovation naît moins du contrôle que du relâchement.
L’entreprise 3M fut l’une des pionnières en institutionnalisant le temps libre utile : chaque employé peut consacrer une part de son temps à des projets personnels, sans validation hiérarchique. Cette confiance a fait émerger des innovations emblématiques, dont le Post-it, né d’un échec de colle trop faible. Ce succès n’est pas le fruit du hasard, mais celui d’une culture qui valorise l’exploration, le tâtonnement, et le droit à l’erreur.
Google a repris cette philosophie avec sa fameuse règle des 20 %. Les salariés sont invités à développer des idées qui sortent de leur périmètre habituel. De cette respiration sont nés Gmail, Google Maps ou encore Google News. Pourtant, la liberté affichée reste relative : les projets doivent s’inscrire dans la stratégie globale de l’entreprise. L’inutile, ici, est toléré tant qu’il reste utile à la performance globale.
Yahoo, de son côté, a échoué à reproduire cette dynamique. En lançant des programmes similaires sans transformer sa culture, l’entreprise a suscité plus d’angoisse que d’audace. Les collaborateurs, craignant d’être jugés improductifs, ont renoncé à utiliser leur temps libre. Preuve que l’inutile ne se décrète pas : il se cultive dans un climat de sécurité psychologique et de cohérence managériale.
Pixar pousse cette logique encore plus loin. L’entreprise ne considère pas l’inutile comme un espace marginal, mais comme la matière première de la créativité. Ici, les pauses, les détours et les débats font partie intégrante du processus de création. Ce n’est pas du temps en dehors du travail, c’est le cœur battant de l’innovation.
Ces exemples révèlent une vérité contre-intuitive : l’inutile ne se protège pas du travail, il se protège dans le travail. Peut-être est-ce là, la nouvelle responsabilité du manager ?
Libérer la créativité : un défi managérial et culturel
Oser “perdre du temps” au travail, c’est assumer une forme de leadership éclairé. Le manager devient alors le gardien de l’inutile : celui qui protège les espaces où rien ne semble se passer, mais où tout peut advenir. Son rôle n’est plus de remplir le temps, mais de créer les conditions où il peut se déployer librement.
Trois postures permettent d’incarner cette approche.
– Accompagner plutôt que surveiller. Comme le rappelle Alexandre Imbeaux, un manager en posture de contremaître traque la productivité et, ce faisant, étouffe la créativité. À l’inverse, le leader fixe un cap, puis s’efface sur le “comment”. Il fait confiance à ses équipes pour inventer leur propre manière d’y parvenir. Dans cet espace d’autonomie, l’inutile retrouve sa légitimité : les détours, les essais et les pauses deviennent autant de leviers d’innovation.
– Se retirer stratégiquement. C’est l’exemple de Jean-Charles Gorintin, cofondateur d’Alan, qui s’auto-vire régulièrement pour observer comment son équipe s’organise sans lui. Ou encore de Stéphane Moriou, conférencier et auteur, qui pratique la dés-occupation, un temps libre assumé pour laisser la pensée se réinitialiser. Ces moments de retrait ne traduisent pas une absence de pilotage, mais une forme d’écoute : celle qui permet à l’organisation de respirer, d’expérimenter, d’improviser.
– Encourager la culture de la curiosité. Comme le souligne Frédéric Laloux dans Reinventing Organizations, les moments d’échanges informels, les discussions sans but précis ou les explorations sans livrable immédiat sont essentiels à la vitalité d’une équipe. Valoriser ces temps hors rendement, c’est reconnaître que la créativité a besoin d’oxygène pour exister et que toutes les idées ne naissent pas d’un objectif.
Mais attention aux pièges du contrôle excessif, car l’inutile n’aime pas les cages dorées. Dès qu’on cherche à le formaliser ou à le mesurer, il s’évanouit. En faire une procédure, un rituel ou un indicateur, c’est le priver de ce qui fait sa force : son imprévisibilité. Laisser une place à l’inutile, c’est donc accepter une part de flou, un désordre provisoire qui ouvre la voie à l’invention.
Et si, demain, la performance ne se prouvait plus en chiffres, mais se mesurait au courage qu’on a de perdre du temps ? Peut-être que l’entreprise du futur sera celle qui osera enfin en perdre un peu.