Sujet rebattu, question récurrente, littérature foisonnante : le sens au travail sature les médias, les rapports d’experts et les discussions autour d’un café. Pourtant, malgré cette surabondance d’analyses, la clé du mystère reste introuvable. Pourquoi les injonctions à donner du sens persistent-elles ? Sans doute parce que nous attendons une réponse universelle à un questionnement fondamentalement personnel. Le sens n’appartient pas seulement au collectif ni à la mission de l’entreprise, mais d’abord à chaque individu. Et pourtant, le monde du travail cherche à s’en emparer comme s’il en avait la maîtrise.
Camus posait deux visions opposées sur notre rapport au travail. “Sans travail toute vie pourrit. Mais sous un travail sans âme, toute vie étouffe et meurt”, écrivait-il dans L’Express en 1955. Le travail, nécessité vitale, doit aussi être une source d’épanouissement. Mais dans Le mythe de Sisyphe, il nuance : la quête de sens ne réside pas seulement dans le résultat, elle peut aussi naître dans la lutte elle-même. Sisyphe, condamné à rouler éternellement sa pierre, trouve peut-être du sens dans l’absurdité de sa persévérance. Deux façons de voir le travail : le sens comme finalité, ou comme effort continu.
Le sens au travail, une promesse détournée
Face à l’érosion du sens, des entreprises ont multiplié des dispositifs destinés à recréer du lien, souvent par des approches inspirées du jeu. Stéphane Le Lay, sociologue, montre que la gamification occupe une place ambivalente dans l’activité professionnelle. D’un côté, les salariés inventent des pratiques ludiques pour supporter la fatigue, l’ennui ou la souffrance, qu’il a “observé pour la première fois chez les éboueurs avec le lancer de sacs poubelles en longueur par exemple.” De l’autre, les entreprises ont progressivement cherché à capter ce ressort ludique, initialement jugé contre-productif, pour stimuler la productivité et l’adhésion maximal à l’esprit d’entreprise. La gamification s’institutionnalise avec des dispositifs compétitifs à objectifs chiffrés, des classements internes et récompenses, favorisant une ambiance “fun at work”. Stéphane Le Lay souligne que si ces jeux peuvent accroître la productivité, ils peuvent aussi “anesthésier le sens critique et détourner le salarié d’une réflexion morale nécessaire.”
Pour Nicolas Framont, sociologue et rédacteur en chef de Frustrations Magazine, cette gamification masque une réalité encore plus dure, comme il le souligne dans le podcast Soif de Sens : “il ne s’agit pas simplement d’aller travailler et de remplir des objectifs, souvent inatteignables, il faut aussi le faire avec le sourire”. Pour lui, le travail, loin d’être intrinsèquement porteur de sens, peut être source d’absurdité, d’inutilité, et même de souffrance morale. Cette ludification vise à renforcer l’engagement et à donner du sens au travail en liant les objectifs à une promesse d’épanouissement. Les salariés qui adhèrent à ces dispositifs ne le font pas seulement par goût du jeu, mais sûrement parce qu’ils espèrent que remplir ces objectifs redonnera du sens à leur activité, au risque de se heurter à une nouvelle forme de désillusion lorsque la réalité du travail ne suit pas cette promesse.
La perte de sens, ou quand le travail se dérobe
L’histoire de la perte de sens au travail est étroitement liée à celle de la division industrielle du travail. Le taylorisme, dès le début du XXe siècle, a introduit une rupture radicale dans la manière de concevoir la production : les tâches sont morcelées, standardisées, et les gestes répétitifs, au détriment de l’autonomie et de la vision d’ensemble. Comme le rappelle Nicolas Framont : “l’artisan qui avait la main sur la création d’un objet de bout en bout a été remplacé par l’ouvrier, qui hérite d’une tâche dédiée à cette production, qu’on a morcelée ensuite en de multiples tâches qui donnent l’objet final.” Cette séparation a eu pour effet d’éloigner les salariés de la finalité de leurs actions.
Avec l’émergence du secteur tertiaire, cette perte de clarté s’est accentuée. Certains employés peinent à percevoir l’impact concret de leur travail dans des organisations où les objectifs restent flous. Laëtitia Vitaud, autrice et conférencière sur l’avenir du travail, résume cette désillusion : “les gens qui font quelque chose dont le résultat final est vraiment clair n’ont pas besoin de s’asseoir autour d’une table pour trouver une mission ou un objectif. Plus on en parle, moins c’est évident, plus ça tend vers les conneries.”
Redéfinir le sens, du collectif à l’individuel
Si l’entreprise tente par diverses méthodes de recréer un sens collectif au travail, c’est souvent au prix de mécanismes de contrôle et d’une pression émotionnelle. Samuel Durand, auteur des documentaires Work in Progress, offre une autre perspective. Pour lui, chaque individu est libre, au sein du cadre proposé par l’entreprise, de définir son propre rapport au travail, que ce soit un strict respect du contrat ou un engagement passionné. Cette liberté individuelle est au cœur de sa réflexion. Il distingue deux dimensions complémentaires du sens au travail : l’épanouissement personnel et l’impact d’une action sur une cause collective. “Cette quête reste avant tout individuelle”, insiste-t-il.
Il invite à sortir de l’opposition caricaturale entre travail aliénant et passion épanouissante, rappelant que retirer les contraintes inutiles permet à chacun de ne plus percevoir l’emploi comme un fardeau. Une idée partagée avec l’anthropologue James Suzman pour qui “le travail se définit comme une dépense d’énergie orientée, incluant aussi les activités non rémunérées comme le bénévolat ou les tâches domestiques”. Cette vision étendue et libératrice souligne que le sens au travail se construit dans la diversité des expériences, reflétant les situations et aspirations variées des individus.
En rappelant Camus, on comprend que le sens au travail n’est ni simple ni figé ni l’apanage des entreprises. Plus que de chercher un sens au travail universel, il s’agit d’accepter qu’il n’existe aucune réponse qui fera l’unanimité. Comme le rappelait Henri Louis Mencken : “Pour chaque problème il y a une solution qui est simple, claire et fausse.”