Un magazine Lucca

Pour s’emparer des enjeux RH de demain… mais aujourd’hui

L’heure H épisode #29 : Le parpaing de la réalité…

…La tartelette aux fraises de nos illusions

Archive mai 2025

Les croyances et les convictions c’est bien… jusqu’au moment où on réalise à la dure qu’elles sont bidons. La fin de l’année 2012 était rythmée par une forme d’hystérie collective basée sur d’obscures prédictions d’un calendrier Maya. La Terre était censée disparaître le 21 décembre 2012 à 0H32. Certains allant même jusqu’à se délester de toutes leurs possessions matérielles, d’autres s’octroyant un dernier plaisir géant avant de passer de vie à trépas. Imaginez maintenant l’état de ces gens le 22 décembre 2012, au réveil, quand il a fallu retourner au boulot. Comme dit l’illustrateur Boulet : « Lourd est le parpaing de la réalité sur la tartelette aux fraises de nos illusions ». 

Ce mois-ci, l’actualité RH nous rappelait que, quand l’idiot pointe la lune, mieux vaut regarder le doigt au cas où. Car, lourd était le parpaing de l’actualité RH qui s’écrasait sur les tartelettes aux fraises de nos croyances et illusions corporate.

L’engagement ne fait pas le bonheur

Comme chaque année, Gallup nous gratifie de son rapport sur l’état de l’engagement collaborateur dans le monde  (State of Global Workplace 2025). On y apprend notamment qu’en 2024, l’engagement a baissé pour la deuxième fois en 12 ans (la première fois c’était en… 2020). On passe de 23% à 21%, ce qui n’est pas affolant non plus. Et comme vous lisez cette newsletter pour ne pas avoir à lire les articles et les rapports (on le sait), nous avons creusé les chiffres par acquis de conscience.

Vous pensiez que l’engagement collaborateur rimait avec bien-être au travail ? Et bien pas vraiment. Si on regarde les chiffres de plus près, l’Europe a le taux de collaborateurs engagés le plus faible de l’étude (13%) avec la France dans le bas du classement (8%). Mais c’est aussi la région du globe où les salariés éprouvent le moins de solitude dans leur quotidien professionnel (12% contre 22% en moyenne mondiale) et aussi le moins de colère (14% contre 21% en moyenne mondiale). L’Europe est aussi en dessous en matière de stress et de tristesse ressentis au travail.

De là à dire que l’engagement est source de mal-être, ce serait faire du mauvais esprit. En revanche, le marketing RH a fait de l’engagement un tel gloubi-boulga de bonheur au travail, bien-être et QVCT, qu’on en aurait presque oublié que ce sont des sujets différents. On peut être engagé au travail sans être heureux pour autant.

Management : la paille et les poutres

Les Français ne sont pas les plus balèzes en matière de management et même les managers le disent.  Le mois dernier l’Igas a enfoncé le clou avec un rapport assez peu reluisant sur les pratiques managériales en France. On y apprend que le management à la française est trop vertical, avec une hiérarchie rigide et avare de reconnaissance. En cause, une culture managériale aristocratique « aussi exigeante dans les devoirs qu’elle prescrit que dans les privilèges qu’elle permet de défendre » d’après Philippe d’Iribarne, directeur de recherche au CNRS. Résultat : seulement 63% des salariés font confiance à leur direction (contre 73% en Europe) et seulement 56% des salariés pensent que leur travail est reconnu à sa juste valeur. 

Fort de ces enseignements, Courrier Cadres s’est donné la mission de nous trouver des sources d’inspiration managériales à travers le monde. Parmi elles on retrouve : 

  • « la vision américaine » où, je cite, la réussite de la tâche prime sur le pouvoir hiérarchique (que s’apelerio la fin qui justifie les moyens).
  • « la flexibilité britannique » avec un marché sur travail tellement dérégulé que la hiérarchie a peu d’importance.
  • « le pragmatisme chinois » avec un management lui aussi très vertical comme en France, sauf que c’est pas pareil.
  • « l’empathie japonaise », bon celle-ci, il faut qu’on en parle.


La fameuse empathie japonaise dans le monde du travail qui a donné naissance à un nouveau mot dans le lexique professionnel japonais : Karoshi. Qui signifie littéralement « mort par dépassement de travail » sous le poids de la pression hiérarchique et d’une surcharge de travail. Peut-être que la paille managériale dans l’oeil de la France nous empêche de voir les poutres dans celui des autres.

Pénurie de talents : Letort des entreprises

La pénurie de talents ne vient pas d’une pénurie de talents. Dans une tribune publiée dans Les Échos, Olivier Letort (pardon pour le jeu de mot plus haut) avance l’hypothèse que les entreprises elles-mêmes sont responsables de cette pénurie. En somme, ce ne sont pas les talents qui manquent, ce sont les exigences des entreprises envers les talents (ou les potentiels talents) qui paralysent le marché de l’emploi. Les entreprises s’enferment dans le mythe du « profil idéal », le fameux : sorti d’école avec 5 ans d’expérience, expert d’un outil très précis et prétention salariale peu élevée. Pour l’auteur, la pénurie de compétences est aussi une pénurie de courage managérial : plus personne n’ose recruter autrement ou faire confiance à des profils plus atypiques. 

L’arnaque du « multitasking »

Si vous avez bâti l’intégralité de votre personnalité professionnelle sur votre capacité à faire deux choses en même temps… et bien vous vivez dans le mensonge.  D’après Cathy Algeria, directrice d’Études Xerfi, le multitasking n’est pas une compétence mais une illusion. Elle qualifie même la pratique de «gâchis cognitif » car on ne peut pas faire deux choses en même temps, on saute simplement d’une tâche à l’autre. Et à chaque « saut » on perd de l‘attention, du temps, de la mémoire et, d’après une étude du CNRS, on double surtout les erreurs. 

Ça n’en reste pas moins un modèle d’organisation encouragé et valorisé dans les entreprises parce qu’il donne l’illusion d’efficacité et de performance, alors qu’on brasse surtout du vent. Donc, la prochaine fois qu’on vous reproche de ne pas faire plus d’une tâche à la fois, prétextez une « optimisation cognitive ».

À la recherche du temps de travail perdu

Quand il s’agit de nous sucrer des jours non travaillés pour participer à l’effort de guerre de la résorption de la dette, on nous explique assez volontiers qu’on ne travaille pas assez en France et qu’on peut bien rogner sur les jours fériés. Alors qu’en Europe, la France n’arrive qu’à la 6ème place des pays avec le plus de jours non travaillés. Nous sommes ex-aequo avec la Suède avec 36 jours (25 jours de congés payés et 11 jours fériés). Et au cas où vous vous posiez la question, le top 3 européen est : Malte (44 jours), l’Estonie (39 jours) et l’Autriche (38 jours). En creusant, on apprend même que la France est en dessous de la moyenne de l’Union Européen en nombre de jours fériés.

C’est le légal qui régale

On termine avec deux derniers parpaings de réalité sous forme de décisions de justice. La première, rapportée par l’avocate Aude Dumas, répond à la question : une rupture amoureuse au travail peut-elle justifier un licenciement ? Et bien oui, notamment si cette rupture motive du harcèlement au travail de la part de l’amant(e) éconduit(e). 

La deuxième, rapportée par l’avocate Stéphanie Bismuth (aucun rapport avec Paul), répond à une question toute aussi brûlante : si un employeur découvre au bout de plusieurs années que son salarié n’a pas les diplômes requis pour exercer son métier, qui est fautif ?  C’est l’employeur, c’est à lui de vérifier les qualifications de ses salariés. Il ne peut pas se prévaloir de sa propre négligence pour justifier une faute grave.

Bon courage pour ramasser tous les morceaux de tartelettes.

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