Mais pas pour tout le monde
Archive juin 2025
Une newsletter dont la densité est inversement proportionnelle à celle du mois de mai 2025.
« J’aimerais qu’il y ait un moyen de savoir qu’on est en train de vivre le bon vieux temps avant qu’on ne le quitte ». Cette citation, on la doit au personnage d’Andy Bernard dans le dernier épisode de The Office (preuve que la série n’est pas qu’une succession de gags cringe). Le propre de la prospérité, c’est qu’elle doit prendre fin pour qu’on se rende compte qu’on était en train de la vivre. Les personnes qui ont vécu les Trente Glorieuses n’avaient aucune idée qu’elles étaient en train de les vivre. Ce sont les historiens qui le leur ont appris. Si elle ne finit pas, la fête devient une banalité quotidienne.
Ce mois-ci, l’actualité RH avait des allures de préfet de Centre-Val de Loire pendant une période de couvre-feu en nous rappelant que « La bamboche, c’est terminé ». Mais c’était sans compter sur ceux qui restent là pour raviver le feu de la fête, parce que parfois il se déravive.
La tech, c’était mieux avant
La QVCT a perdu la tech. Habitués à 15 années de course au dorlotage et d’initiatives QVCT spectaculaires à gogo, le réveil en 2025 est rude pour les employés des «GAF» (le Google, Amazon, Facebook de GAFAM) qui voient leurs conditions de travail largement dégradées. Enfin… qui s’alignent avec le reste du marché. Le Wall Street Journal ironise même en écrivant « un poste dans le secteur technologique ressemble à un emploi ordinaire ». Voici quelques exemples de restrictions impitoyables aux conséquences dramatiques :
- Chez Meta : moins de snacks et de moins bonne qualité, fermeture du service pressing, réduction du budget pour les goodies.
- Chez Google : réduction du budget « amusement » qui finançait les dégustations de vin ou les sorties au karting, et fin du 100% télétravail (3 jours de présentiel obligatoires).
- Chez Amazon : fin du 100% télétravail (5 jours de présence obligatoires).
À côté de ces restrictions triviales, le secteur connaît également une baisse généralisée des salaires au profit de primes variables sauf… pour les nouvelles divas de la tech que sont les experts IA. Mais il n’y a pas que les salariés pour qui le glas de la fête a sonné. Après une panne généralisée de son réseau X et des ventes en chute libre chez Tesla, Elon Musk a annoncé quitter le DOGE pour revenir au bureau 24/24 et 7/7 et remettre de l’ordre dans tout ça. Le chef d’entreprise a ainsi pu prendre part activement à l’explosion de la fusée Starship lors de son retour dans l’atmosphère (la fusée, pas Elon Musk).
L’ère de l’indulgence est Revolut
« Je pense que c’est avec une vie déséquilibrée qu’on y arrive : plus vous êtes concentré sur vos objectifs en sacrifiant tout le reste, plus vous avez de chances de les réaliser ». En véritable chef de file des trouble-fêtes de la tech, Nikolay Storonsky a décidé d’achever sans ménagement les vestiges de ce qui reste de cette fameuse culture startup de « cool kids » en dévoilant la culture managériale de Revolut. Elle est guidée par 4 grands principes :
- Ne pas manager par les émotions. Les Risques Psycho-Sociaux c’est pour les faibles, les gens compétents s’amusent dans leur travail. Les managers ne sont pas là pour faire dans le social.
- Évaluer la performance dans les moindres détails. Nikolay Storonsky s’octroie une plongée dans le cœur du réacteur pour comprendre ce qui se passe (comprenez : mettre des coups de pression) quand il juge les résultats insatisfaisants.
- Ne s’entourer que de gens « excellents ». Pour ça, il suffit de virer les gens « moyens » rapidement. Si un salarié n’est pas performant au bout de deux mois, il ne le sera pas plus tard.
- Ne pas embaucher de consultants. Embaucher des consultants pour gérer une entreprise est un signe de médiocrité des salariés pour le CEO de Revolut.
Manifestement, une valorisation à 40 milliards d’euros en 11 ans, ça a un coût. Humain de préférence le coût, histoire qu’il n’apparaisse pas au bilan comptable. Si le programme vous convient, Revolut ouvre des bureaux en France.
Et pendant ce temps-là, chez les RH…
…La fête continue. Si vous travaillez aux Ressources Humaines dans le secteur de la tech (et pas que d’ailleurs), vous avez peut-être besoin de relâcher un peu la pression. Ça tombe bien, le Temple RH vient d’annoncer la deuxième édition du Festival RH les 2 et 3 octobre 2025. Deux jours intégralement dédiés aux fonctions RH et uniquement aux fonctions RH. Pas de commerciaux pour vous démarcher sauvagement, juste des échanges entre pairs pour partager vos difficultés, vos réussites, vos enjeux et… bien… re-vos difficultés.
Disco Corp, ou la boule sans facette
Très éloignée des sonorités funky que suggère son nom, Disco Corp est une entreprise japonaise qui fabrique des outils de précision pour l’industrie manufacturière. Il y a 10 ans, Disco Corp a mis en place une méthode de gestion qui leur a permis de ranger le management au placard : l’application stricte du libre marché parfait. Les salariés choisissent eux-mêmes les tâches qu’ils vont effectuer chaque jour. Il suffit de faire un tour sur une application mobile développée maison pour choisir l’une des missions listées, en échanges de Will, une monnaie virtuelle interne. Ils peuvent ensuite utiliser leurs Will pour :
- Avoir une belle prime de fin d’année s’ils en économisent assez,
- Afficher une demande de tâche sur l’application. L’employé qui a besoin d’un service fixe le montant qu’il est prêt à offrir en échange et les autres salariés choisissent librement d’accepter ou non la tâche,
- S’offrir des excentricités comme une pause cigarette ou 30 minutes de visio avec le PDG pour la modique somme de 165 000 Will.
Depuis la mise en place de ce système, les revenus de Disco Corp ont plus que doublé, et avoisinent désormais les 200 milliards de yens (environ 1,3 milliard de dollars). Autant d’humanité ça a évidemment donné des idées à Nikolay Storonsky, jamais dernier sur les bons coups.
Et pendant ce temps-là, chez Volkswagen…
…C’est la fête à la saucisse. Parfois, la meilleure manière de faire face à une crise des ventes ou de la productivité c’est encore de diversifier ses activités. Pour Volkswagen, c’est voitures d’un côté et saucisses de l’autre. Un choix aussi judicieux que savoureux puisque, avec un marché en tension pour les automobiles et une demande chinoise en berne, Volkswagen, pour la première fois de son histoire, a vendu plus de Bockwurst que de voitures : 8,5 millions de saucisses écoulées l’an dernier, contre 5,2 millions de véhicules.
Idiotie naturelle
La fête aux performances cognitives dopées à l’IA était finie avant même d’avoir commencée d’après Laëtitia Vitaud. Dans sa newsletter, elle pose la question suivante : « IA , allons-nous tous finir débiles ? » Pour elle, savoir structurer sa pensée et formuler clairement ses idées sont des compétences fondamentales qu’on délègue trop vite aux prompts. Or, pour tirer le meilleur parti de l’IA, il faut maîtriser la rédaction et l’exercice de pensée critique et construite. Car l’IA est un amplificateur de capacités, mais aussi et surtout, un amplificateur d’incapacité.
En tous cas, il y en a un que ça ne dérange pas de perdre des capacités cognitives tant que ça le rend plus efficace. C’est évidemment l’ami Nikolay Storonsky qui, en apparent déficit de personal branding, a manifestement décidé de lancer une grande campagne de relations presse pour se positionner sur tous les sujets tendances du moment. En l’occurrence, une société capital-risque dont les décisions d’investissement sont confiées à une IA codée maison.
Et pendant ce temps-là, sur les conversations Teams…
…C’est la fête au commérage. Que risque-t-on vraiment si on dit du mal de ses collègues sur la messagerie du boulot ? Concrètement, le licenciement car votre employeur a le droit de lire vos messages privés Slack et Teams. Alors dans l’idée, mieux vaut éviter. Mais si vous aimez jouer et que vous vous faites pincer, vous pouvez toujours faire prévaloir votre droit au respect de votre vie privée au travail (consacré dans un arrêt rendu en septembre 2024). Vous pouvez aussi exercer votre droit à la liberté d’expression tant que les propos ne sont pas injurieux, excessifs ou diffamatoires. Et ce n’est pas à l’employeur d’en décider mais à un juge. Peu d‘entreprises sont prêtes à aller en justice parce que vous avez cassé du sucre sur le dos de quelqu’un.
Vous pouvez donc continuer de critiquer Thibaut en toute quiétude parce qu’il a repris deux fois des frites à la cantine ce morfale, ou Élise parce qu’elle n’arrête pas de la ramener depuis que le PSG a mis 5-0 à l’Inter Milan en finale de la Ligue des Champions (mais au moins, elle a fait la fête).