Une rentrée RH ordinaire
Archive septembre 2025
Disclaimer : le récit que vous allez lire est une fiction, toute ressemblance avec une rentrée RH ayant réellement existé est complètement fortuite… Mais pas complètement innocente non plus.
Journal de bord : 1er septembre 2025
Cher journal,
Je crains de ne pas survivre à cette journée de reprise. Je consignerai ici le déroulé des événements et les relaterai tels qu’ils se sont passés pour mesurer l’ampleur du désastre… ou m’assurer que je ne sombre pas dans la folie. Si vous lisez ces lignes, c’est que je n’aurai pas réchappé à cette rentrée. Priez pour mon âme et ma to-do list.
5H00 – Le réveil sonne. Mais pas le bon. Celui que j’avais programmé la semaine dernière pour ne pas louper le train retour de ma villégiature. Je ne laisserai pas mon agacement entacher les deux dernières heures de sommeil qu’il me reste.
6H45 – Mon agacement a entaché les deux dernières heures de sommeil qu’il me restait.
8H30 – Le bus nous avale et nous régurgite frénétiquement comme un monstre métallique à trouble du comportement alimentaire. Sur le trajet je tombe sur un article qui remet en question l’utilité des RH. J’espérais secrètement que l’article soit publié dans un torchon mais il s‘agit d’Harvard Business Review. Je poursuis donc ma lecture. 57% des salariés déclarent que le service RH n’est pas proche d’eux et 54% pointent un manque d’écoute et d’empathie. La fonction servirait surtout à satisfaire des obligations légales, faire caisse de résonance à la direction et non aux salariés, et se décharger du «H» de «RH» sur les managers. Les RH seraient ainsi déconnectés de la réalité du terrain pour 50% des salariés. Rien de nouveau en soi, mais chaque nouvel article similaire remue le couteau déjà profondément enfoncé dans la plaie.
9H00 – Avant d’emprunter le chemin de mon bureau, je me faufile à travers des hordes de collègues qui racontent leurs vacances à d‘autres collègues qui n’en ont rien à cirer pour atteindre péniblement la machine à café.
9H30 – Encore sonné par l’effervescence de la reprise, mon regard se perd dans le vide et contemple l’unique cadre perdu dans l’océan blanc qui fait office de mur. C’est le son d’une notification de notre messagerie interne qui me sort de ma torpeur. Un rappel automatique pour lancer notre prochaine campagne d’évaluation des performances.
10H00 – 30 minutes de travail effectif, ressenti 8 heures.
11H30 – Sur le chemin de la fontaine à eau, mes yeux croisent l’écran de Bertrand. Le jeu auquel il joue en ligne a l’air intéressant. Ses recherches en botanique ouvertes sur une autre fenêtre, un peu moins. Son apparente mise à distance avec le travail qu’il est censé faire m’a rappelé cette étude parue en 2022 au Japon qui révélait que dans 49% des entreprises japonaises, il y avait toujours au moins «un vieux monsieur qui ne fait rien» (slacker ojisan). Ou plutôt, qui sont là pour faire des pauses, bavarder ou surfer sur le web. Ce qui est sûr, c’est que dans 100% des entreprises il y a au moins une personne qui ne fait pas grand chose.
12H00 – Rodolphe du service marketing propose un restaurant pour la rentrée. J’accepte volontiers.
13H34 – On vient de terminer l’entrée, je soupçonne Rodolphe d’avoir fait traîner l’apéritif à dessein pour me convaincre de mettre en place une action marque employeur avec lui. Je crois qu’il est en train d’avoir gain de cause.
14H00 – C’est l’heure de l’administratif. L’article d’Harvard Business Review avait peut-être raison en fin de compte.
14H30 – Je reçois un message de Philippine. Elle répond à mon invitation à la campagne d’évaluation de performance en m’envoyant un article intitulé : «Les évaluations de la gestion de la performance agacent les talents de haut niveau. Voici pourquoi». Sans aucun autre commentaire, dans la plus pure expression de passivité-agressivité qu’il m’ait été donné de voir. La remarque aurait été pertinente si Philippine était un talent de haut niveau.
16H00 – Philippine déboule dans mon bureau en pleurs. Je croyais avoir simplement pensé ma remarque cinglante, mais en fait je l’avais écrite et envoyée machinalement. L’occasion de mettre en pratique un article de Courrier Cadres qui explique comment réagir face aux pleurs d’un collaborateur.
16H30 – Je suis convoqué par la DRH, sûrement pour une remontrance méritée. Sur le chemin je repense aux entreprises chinoises dont le seul but est d’occuper les chômeurs. Il s’agit de lieu où les personnes sans emploi viennent pour occuper leurs journées et faire mine de travailler et faire croire aux proches qu’ils ont travail. Je commence à sérieusement me demander s’il existe un tel endroit en France.
17H00 – En fait non, c’était une réunion pour «transformer la fonction RH en 2026». Autrement dit, il faut mettre de l’IA partout sur le parcours candidat, du sourcing à l’offboarding. Sinon il paraît qu’on sera dépassés et qu’on ne pourra jamais rattraper notre retard. C’est un influenceur LinkedIn qui l’a dit. J’ai opiné du chef.
17H30 – Éloïse m’envoie un message pour se plaindre de son manager. Elle s’est renseignée et d’après elle, il s‘agit d’un profil exotique de toxicité : le «manager absent». Il fait acte de présence mais remplit péniblement ses obligations managériales. Je lui ai demandé de me dresser la liste de ce qu’il faisait exactement. Elle m’a renvoyé une liste complètement vide. J’ai compris le message. J’espère que le «moi» de demain le comprendra aussi parce que 17H30 ce n’est pas une heure pour traiter ce sujet.
17H45 – Je navigue sur LinkedIn pour glan… faire de la veille active et je tombe sur une publication de Philippe Silberzahn qui nous invite à reconsidérer l’employabilité des seniors. Ils seraient «plus mûrs, ils sont aussi plus stables, et plus engagés dans l’entreprise qui leur fait confiance, au contraire d’une population jeune très instable et peu engagée». Je me demande s’il s’agit vraiment d’un plaidoyer pour les profils seniors, ou d’une nouvelle critique à peine déguisée de la Gen Z.
18H00 – Mon âme a quitté mon corps et mon corps quitte l’entreprise.