À l’insu de notre plein gré ?
Archive décembre 2025
Nous aimons les mensonges, et surtout nous aimons croire aux mensonges. Ça commence avec la cigogne et le Père Noël (pardon si vous y croyiez encore) et ça continue à l’âge adulte sous la forme de l’Effet Mandela : un souvenir collectif de quelque chose qui ne s’est jamais produit mais qu’on croit dur comme fer. Comme le fait que beaucoup de personnes pensent que Nelson est mort en prison en 1980. Alors qu’il a été libéré en 1990 et qu’il est mort en 2013. Même chose pour Dark Vador et son « Luke, je suis ton père » alors qu’il se contente de dire « Non, je suis ton père ».
Ce mois-ci, l’actualité RH se la jouait Docteur House et nous rappelait que « tout le monde ment », surtout dans l’univers corporate. Et comme les mensonges sont nombreux, cette édition est particulièrement chargée.
Compétences : obsolescence déprogrammée
Beaucoup d’articles ont relayé une étude récente de l’OCDE selon laquelle une compétence technique a aujourd’hui une durée de vie de 2 ans alors qu’elle avoisinait les 30 ans en 1987. Par exemple celui-ci, celui-là, un autre ici et encore un autre pour la route. Sauf que cette étude n’a jamais existée et ce chiffre n’est jamais sorti. Il s’agit d’un très beau cas d’Effet Mandela version corporate.
C’est Loïc Le Morlec, enseignant et auteur du livre « Fake Management », qui le rappelle dans un article relativisant la prétendue obsolescence des compétences. Cette panique autour de l’obsolescence a trois origines : le chiffre inventé de l’OCDE, une volonté inébranlable de faire l’intéressant sur LinkedIn et un chiffre (qui existe) mal interprété du World Economic Forum (WEF). Dans son « Future of Jobs Report 2025 », le WEF indiqué que 39% des hard-skills disparaîtront ou devront être remplacées dans les 5 ans. Dit comme ça, ça fait beaucoup, mais cela ne représente que 8% par an. Autrement dit, pas de quoi s’affoler.
On a tout faux sur les managers
C’est quand on pense avoir tout dit sur les managers qu’on se rend compte qu’on ne sait rien sur eux. Ce mois de novembre nous a gratifié de trois révélations :
1/ On peut manager une équipe sans avoir pratiqué leur(s) métier(s). Une conviction acquise à la dure par Alexandre Imbeaux, directeur des produits de gestion des Talents chez Lucca. Catapulté N°2 de la Gare du Nord du haut de ses 27 ans (et la tête d’étudiant fraîchement sorti d’école de commerce qui va avec), il a rapidement dû légitimer sa place face à des cheminots très expérimentés (et surtout très syndiqués). Pour ça, il a déployé une technique révolutionnaire… passer du temps avec eux sur le terrain pour comprendre leurs enjeux et y répondre. Une histoire complète à retrouver au micro de Samuel Durand (à 25 min 36 sec précisément) entre autres truculences managériales.
2/ Traiter son manager de « Salopard » n’est pas une raison suffisante pour se faire licencier pour faute grave. Pour « cause réelle et sérieuse » oui, mais pas pour faute grave. C’est sur cette subtilité de contexte que la Cour de Cassation a donné raison à l’auteur de l’insulte et son employeur a dû lui verser 3 000 euros. Très bon ROI de la démarche.
3/ Les managers devraient s’inspirer du BDSM pour mieux respecter leurs équipes. On vous conseille de lire cet article très fouillé de The Conversation car le résumé ne lui rendrait pas justice. Mais au cœur de cette réflexion : la rigueur morale des dominas et une scrupuleuse éthique de consentement et de responsabilisation individuelle face au risque.
Télétravail que vaille
Soit on nous a menti sur ce qu’est un arrêt maladie, soit sur ce qu’est le télétravail, mais quelque chose cloche. Les médecins pourront désormais prescrire du télétravail au lieu d’un arrêt de travail. Donc pour se remettre d’une maladie on peut… travailler. Il s’agit d’un amendement adopté dans le cadre de l’examen du projet de loi de financement de la Sécurité Sociale. Objectif, réduire les dépenses d’indemnités journalières (+27,9% entre 2019 et 2023). À deux doigts d’inventer les hôpitaux coworking pour se remettre au travail en post-opératoire (vous l’aurez lu ici en premier).
Cet amendement viendrait officialiser une réalité non encadrée. Selon une étude de l’Observatoire du Télétravail, 76% des personnes interrogées ont déjà travaillé depuis chez elles en étant malades. Alors, c’est pas parce qu’on fait n’importe quoi à titre personnel avec le Code du Travail qu’il faut généraliser le n’importe quoi pour autant. On ne va pas autoriser l’alcool au volant sous prétexte que la majorité des français ont déjà conduit un peu éméchés et qu’on veut réduire les dépenses liées à la mobilisation de policiers pour verbaliser les conducteurs ivres.
RH, emplois fictifs
Et si les fonctions RH n’étaient pas aussi utiles qu’elles voudraient nous le faire croire ? C’est Emmanuel Fort, coach en management, qui remet en question la fonction RH dans Harvard Business Review avec toujours un peu les mêmes chiffres et mêmes constats à l’appui. Les RH sont perçues comme déconnectées avec 60% des salariés qui les trouvent peu à l’écoute, et 57% ne les jugent pas proches d’eux. Leur rôle apparaît souvent comme bureaucratique, 59% des salariés pensent que les RH agissent dans l’intérêt de l’entreprise, etc.
Là où ça devient intéressant, c’est que certaines entreprises ont vraiment essayé de s’affranchir, avec des résultats plus ou moins concluants. Alexis Eve a sélectionné trois exemples. Octopus Energy a 3 500 salariés et fonctionne sans aucune fonction RH et à priori tout va bien (même si l’astuce consiste à faire peser les missions RH sur les managers). Morning Star, un industriel de l’agro-alimentaire, applique l’holacratie depuis les années 90 : pas de managers ni de RH, une croissance stable et premier transformateur de tomates au monde. Enfin Buffer a tenté de supprimer tous les postes de managers et la fonction RH en 2015… avant de faire machine arrière en 2016. Certains salariés se sentaient « oppressés » par ce trop plein de liberté soudain.
Le mauvais bulletin de la paie
Même vos fiches de paie vous mentent. 81% des salariés craignent des erreurs sur leur bulletin de paie… et à raison puisque 84% des gestionnaires de paie admettent avoir déjà commis des erreurs. C’est presque une aubaine que 70% des français ne comprennent rien à leur bulletin de salaire.
Fayots incognitos
À l’élite de nos fayots studieux et dévoués qui lisent les newsletters jusqu’au bout sans jamais s’en vanter, cette dernière brève est pour vous. Une nouvelle tendance, accompagnée de son néologisme fourre-tout, vient de faire son apparition : le « Quiet Loving ». À priori les français aiment secrètement leur entreprise (83%). L’article se risque ensuite à ériger cette tendance comme preuve que les français ne sont pas si désengagés que ça. Les deux n’ont rien à voir mais on va se garder de dire ce qu’on en pense. On fait du « Quiet Ras-la-casquetting » si vous préférez.