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« Santé mentale : une brève histoire de temps » par Laëtitia Vitaud

Dans une tribune rédigée pour L’heure H, Laëtitia Vitaud nous invite à nous inspirer de la Grèce Antique pour reconsidérer notre rapport au temps, notamment au travail.

Récupérer du temps libre a toujours été le moteur des conflits et revendications en entreprise. L’horloge devenant même un symbole de lutte entre ouvriers et contremaîtres à l’époque de la Révolution Industrielle. Les premiers avançaient manuellement les aiguilles quand les autres bloquaient le mécanisme pour les ralentir. Les cadences infernales de cette époque (12h à 16h de travail par jour) ont progressivement laissé place aux journées de 8 heures et les weekend ne sont apparus qu’en 1936. Aujourd’hui encore le sujet reste d’actualité avec l’apparition de la semaine de 4 jours.

L’encadrement du temps de travail a certes protégé les travailleurs de dérives… mais c’est aussi devenu un instrument de mesure de performance, dont l’une des principales vocation est d’être optimisé. De fait, aujourd’hui, notre santé mentale semble menacée par un rapport au temps devenu toxique. Burn-out, anxiété chronique, épuisement professionnel, troubles du sommeil… Ces problèmes n’ont jamais été aussi répandus dans le monde du travail. Et si la solution passait par une redéfinition fondamentale de notre relation au temps, notamment au travail ? 

Pour repenser ce rapport au temps et préserver notre santé mentale, la sagesse des Grecs anciens offre un cadre étonnamment pertinent. Dans la Grèce antique, on distinguait trois concepts de temps : Chronos, Kairos et Aeon. Ces trois perspectives peuvent nous aider à comprendre nos malaises contemporains et à imaginer des solutions plus respectueuses de nos besoins psychologiques et physiques.

Chronos : quand le temps mesurable devient source d'angoisse

Chronos représente le temps linéaire, quantifiable, celui que l’on découpe en heures, minutes et secondes. C’est le temps de l’horloge, des plannings et des deadlines. Dans notre société, nous avons poussé la logique de Chronos à l’extrême : nous vendons notre temps, le découpons en tranches toujours plus fines et l’optimisons jusqu’à l’épuisement. Or cette vision purement quantitative du temps engendre plusieurs problèmes majeurs pour notre santé mentale :

L’intensification des cadences constitue une première source de souffrance psychique. Dans de nombreux secteurs comme la santé, l’enseignement ou la livraison, on attend des travailleurs qu’ils accomplissent toujours plus de tâches dans un temps inchangé. Cette pression temporelle constante est génératrice d’anxiété et d’épuisement. Une cadence qui s’intensifie, a fortiori, si elle est imposée, appellerait une réduction de la durée du travail car elle augmente la fatigue. L’erreur fondamentale est de croire qu’une heure de travail égale une autre heure de travail, indépendamment du contexte et de l’état mental du travailleur.

L’hyperconnexion représente un autre aspect problématique de Chronos. De plus en plus de temps de travail échappe à la mesure : temps de connexion sur les applications professionnelles, réponses aux emails en soirée, veille informationnelle pendant les week-ends… Ces heures « fantômes » grignotent notre temps de récupération mentale sans être reconnues ni compensées. La santé mentale exige des périodes de déconnexion totale. Or, à mesure que le travail s’est flexibilisé, les frontières entre temps professionnel et personnel se sont estompées, réduisant dramatiquement les plages de repos mental nécessaires à notre équilibre psychique.

Pour préserver notre santé mentale, il devient urgent de repenser Chronos, en adaptant les horaires et les charges de travail aux capacités humaines réelles, en reconnaissant que notre énergie n’est pas constante. Il est crucial aussi de reconnaître et comptabiliser tout le temps de travail, y compris le travail numérique qui s’immisce dans nos soirées et week-ends. Et de préserver des plages de déconnexion totale, essentielles à la récupération mentale, en établissant des frontières claires entre vie professionnelle et personnelle. Enfin, acceptons que notre productivité fluctue naturellement au cours de la journée et de la semaine, et organisons nos tâches en conséquence.

Kairos : respecter le moment opportun pour chaque individu

Kairos désigne le « moment opportun », cet instant particulier où une action peut être entreprise avec succès. C’est le temps de l’opportunité, de la décision juste, du timing parfait. Dans nos parcours professionnels, nous traversons tous des phases différentes, avec des moments plus ou moins favorables à certaines transitions ou projets. Certaines périodes de vie sont propices à l’investissement professionnel intense, d’autres nécessitent un ralentissement pour faire face à des défis personnels (parentalité, problèmes de santé, deuil, etc.).

Pourtant, le monde du travail tend à ignorer ces Kairos individuels, imposant à tous le même rythme et les mêmes attentes, quelles que soient les circonstances personnelles. Cette négation des moments de vie est particulièrement délétère pour la santé mentale.

La culpabilité s’installe lorsque nous ne parvenons pas à maintenir le rythme attendu pendant des périodes difficiles. Pensons aux mères solos qui luttent constamment pour jongler entre leurs différentes responsabilités et ont l’impression de n’être ni des bonnes professionnelles ni des bonnes mères. Cette culpabilité chronique est un facteur considérable de stress et d’anxiété.

L’inadéquation entre attentes professionnelles et les réalités personnelles génère une tension permanente. Lorsqu’une personne traverse un deuil, s’occupe d’un parent malade ou fait face à ses propres problèmes de santé, la pression pour maintenir une performance inchangée devient intenable psychologiquement.

Pour intégrer Kairos dans notre rapport au temps professionnel, on devrait développer des politiques de travail flexibles qui s’adaptent aux différentes phases de vie, permettant à chacun de moduler son investissement selon ses circonstances personnelles. On devrait aussi normaliser les ralentissements temporaires ou les reconversions pendant certaines périodes difficiles, reconnaissant qu’ils font partie intégrante d’un parcours professionnel sain et créer des environnements de travail où l’expression des besoins liés aux circonstances personnelles n’est pas stigmatisée. Enfin, il est temps de valoriser les parcours non-linéaires et les expériences acquises pendant les périodes de transition, considérant ces détours comme des sources d’enrichissement plutôt que comme des anomalies.

Aeon : reconnecter avec le temps cyclique pour apaiser l'esprit

Aeon représente le temps cyclique, celui des saisons, des marées, des cycles lunaires et des rythmes biologiques. C’est un temps sans début ni fin, qui se caractérise par des motifs récurrents plutôt que par une progression linéaire.

La révolution industrielle a tenté d’effacer Aeon de notre conscience collective, imposant un modèle de production constant indépendant des cycles naturels. Cette déconnexion a des conséquences profondes sur notre santé mentale.

La négation des rythmes biologiques perturbe nos équilibres internes. Notre corps et notre cerveau fonctionnent selon des cycles d’énergie et de concentration qui fluctuent naturellement. Ignorer ces variations au nom d’une productivité constante conduit à l’épuisement.

La déconnexion des saisons nous coupe d’un ancrage temporel essentiel. Notre psyché reste profondément influencée par les variations saisonnières de lumière, de température et d’environnement. Travailler avec la même intensité en toutes saisons, sans adaptation, va à l’encontre de nos besoins fondamentaux. La créativité aussi connaît des saisons ! Nos capacités cognitives fluctuent naturellement au fil de l’année.

Pour réintégrer Aeon dans notre relation au temps, nous gagnerions à adapter les charges et types de travail selon les saisons, avec des périodes plus intenses et d’autres plus légères, respectant ainsi les variations naturelles de notre environnement et de notre énergie. Synchronisons nos tâches professionnelles avec nos cycles d’énergie personnels. Respectons  nos besoins de repos et de récupération comme parties intégrantes du cycle productif, non comme des faiblesses ou des moments de paresse.

Vers un nouveau rapport au temps pour une meilleure santé mentale

Notre santé mentale souffre d’un rapport au temps dysfonctionnel, qui considère le corps humain comme une machine devant produire de manière constante et prévisible. Cette vision est fondamentalement nocive pour notre équilibre psychologique.

De plus en plus d’organisations et d’individus expérimentent déjà ces nouvelles approches : horaires flexibles, semaine de quatre jours, années sabbatiques, travail saisonnier choisi, droit à la déconnexion… Ces innovations ne sont pas de simples aménagements cosmétiques mais des signes des transformations que l’on ne peut qu’appeler de ses vœux.

La pandémie a accéléré cette prise de conscience en nous forçant à questionner nos habitudes et nos priorités. Elle a révélé à quel point notre rapport au temps était devenu toxique et comment un rythme plus adapté à nos besoins humains pouvait améliorer significativement notre bien-être mental.

En intégrant la sagesse des Grecs anciens dans notre conception du temps, nous pourrions créer des environnements de travail qui ne sacrifient plus la santé mentale sur l’autel de la productivité. Le temps n’est pas qu’une ressource à optimiser – c’est le tissu même de notre expérience humaine, avec ses rythmes, ses moments opportuns et ses cycles naturels. Peut-être est-il temps de faire renaître un rapport au temps qui honore notre humanité dans toutes ses dimensions – un rapport qui nous permette de travailler non pas plus ou moins, mais mieux et en meilleure santé.

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