Un magazine Lucca

Pour s’emparer des enjeux RH de demain… mais aujourd’hui

8
min

Sommaire :

Le paradoxe du surtravail à l’ère de l’automatisation

Dans Politique, Aristote décrit l’esclave comme un “instrument animé”, un outil indispensable doté d’une âme. Il imagine qu’un monde où les instruments accompliraient seuls leurs tâches rendrait l’esclavage inutile. Plus de deux millénaires plus tard, cette intuition prend un sens nouveau. L’autonomie technique ne supprime pas le travail ; elle en redéfinit les rythmes et les contraintes.

Depuis la révolution industrielle, chaque progrès technologique s’accompagne de la même promesse : produire plus avec moins d’effort. Les machines devaient libérer les ouvriers des tâches pénibles. Les logiciels devaient réduire les tâches administratives. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle promet à son tour de nous faire gagner du temps.

Pourtant, les journées de travail n’ont jamais vraiment raccourci. Les délais se resserrent, les objectifs se multiplient et certaines organisations vont jusqu’à promouvoir des modèles extrêmes comme le “996”, où les salariés travaillent de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine. Alors pourquoi continue-t-on à travailler davantage alors que l’on automatise toujours plus ?

L’illusion de la liberté : les salariés à l’épreuve des outils

Marc‑Éric Bobillier‑Chaumon, maître de conférences en psychologie du travail, nous confie que “les technologies transforment souvent l’activité plus qu’elles ne la simplifient. Dans ce sens, Juan Sebastián Carbonell, sociologue du travail, explique à RadioFrance que les outils numériques donnent l’illusion de libérer les salariés des tâches répétitives. En réalité, si certaines disparaissent, d’autres surgissent, déplaçant le travail vers des activités dites “à valeur ajoutée”. Le salarié ne réalise plus certaines tâches, mais il doit désormais surveiller, corriger ou arbitrer ce que produisent les systèmes automatisés.

Cependant certaines tâches peu valorisées jouaient aussi un rôle de respiration. Les supprimer au nom de l’efficacité signifie parfois enchaîner uniquement des tâches demandant attention, réactivité et prise de décision. Sur le papier, cela ressemble à un gain de productivité. Dans les faits, cela peut accroître les risques psychosociaux et l’épuisement professionnel.

Pour Marc-Éric Bobillier-Chaumon, cette transformation ne modifie pas seulement le contenu du travail : elle tend aussi à encadrer davantage la manière dont il est réalisé. Selon lui, les outils numériques “finissent par standardiser les processus, imposer des façons de faire et réduire les marges de manœuvre des salariés”. Une évolution que Juan Sebastián Carbonell analyse comme une forme de taylorisme numérique augmenté, où faciliter le travail devient aussi un moyen de le mesurer, de l’organiser et de le contrôler plus étroitement.

Cette logique se retrouve également dans les entrepôts équipés de systèmes de voice-picking. L’outil dicte le rythme et le rendement, tandis que les préparateurs doivent veiller à la stabilité des palettes, au respect des produits ou à l’impact écologique de leur activité. Ce décalage entre objectifs chiffrés et exigences réelles du métier crée un conflit de critères permanent. D’après le sociologue, le salarié se retrouve alors progressivement cantonné à un rôle d’exécutant.

La machine va plus vite, le salarié doit suivre

Loin de se limiter à une réorganisation des tâches, cette évolution modifie également le rythme de travail. Une intensification s’installe progressivement, observe Marc-Éric Bobillier-Chaumon, pour qui “l’intensification au travail, ce n’est pas seulement le trop-plein de choses à faire, c’est aussi être confronté au trop peu de possibilités ou de ressources pour bien faire son travail, pour bien s’accomplir dans son travail, pour bien se réaliser dans son travail.”  Elle se manifeste par trois phénomènes : la densification d’abord, où dans un même laps de temps les tâches se multiplient et se chevauchent, obligeant à jongler simultanément entre visioconférences, emails et messages instantanés sans répit. Vient ensuite l’intensification temporelle, qui réduit le temps disponible pour chaque tâche et impose un rythme soutenu. Enfin, la précipitation de la subjectivité renvoie à une sollicitation croissante de l’individu lui-même. Au-delà de l’exécution des tâches, les salariés sont désormais encouragés à faire preuve d’engagement, d’autonomie, de réactivité et de proactivité en permanence. Ces attentes pèsent sur le quotidien et peuvent donner le sentiment qu’il faut être constamment mobilisé, même lorsque les ressources ou le temps viennent à manquer.

Lorsque le travail quitte le bureau, ces dynamiques se renforcent. Le télétravail et les modèles hybrides font peser sur l’individu la responsabilité de coordonner temps, espaces et relations. Chez soi, rappelle Marc‑Éric Bobillier‑Chaumon, “on ne fait pas que travailler, il faut aussi préparer le retour au bureau et maintenir sa visibilité auprès des collègues”.

Cette accélération s’accompagne d’une transformation plus profonde de la relation au travail. Le sociologue Juan Sebastián Carbonell parle de “dépossession machinique” pour désigner le fait que les outils numériques peuvent réduire les marges de manœuvre des salariés et encadrer davantage leur activité. Les décisions, les rythmes et parfois même les critères de qualité sont de plus en plus définis par les systèmes techniques.

Marc-Éric Bobillier-Chaumon constate que cette évolution touche particulièrement les jeunes actifs : “face à des difficultés, ils vont plus facilement vers l’IA que vers leurs collègues par peur d’être évalués ou jugés négativement. La technologie révèle justement l’absence d’un collectif ou de management attentif”, estime-t-il.  La compétence tend progressivement à être validée par l’outil plutôt que par les échanges professionnels. 

Par conséquent, les outils numériques redéfinissent les normes et les pratiques. Ce qui devait simplifier le travail contribue alors à l’intensifier. Les salariés doivent faire plus vite, rester plus disponibles et s’adapter à un environnement technique en évolution constante.

Le travail invisible : ce que l’automatisation ajoute sans le montrer

L’automatisation ne transforme pas seulement le contenu du travail. Elle modifie aussi la manière dont celui-ci est perçu. Pour Marc-Éric Bobillier-Chaumon, la dématérialisation des activités rend le travail moins visible, mais efface aussi progressivement la place du salarié dans le processus de production.

Le travail se disperse désormais entre logiciels, plateformes collaboratives, ERP, messageries et outils d’intelligence artificielle. Cette fragmentation complique la compréhension de l’activité dans son ensemble. Selon le psychologue du travail, les salariés font face à une triple méconnaissance : “ils ne savent plus toujours sur quoi ils travaillent, avec qui ils travaillent ou ce qu’ils apportent”. Une situation qui n’est pas sans rappeler les logiques tayloriennes, où la division poussée des tâches éloignait déjà les ouvriers d’une vision globale du produit final. Les contributions deviennent plus difficiles à identifier et les retours sur le travail accompli plus rares. Une partie de l’activité se retrouve noyée dans des flux d’informations, des tableaux de bord et des indicateurs qui rendent le résultat visible sans toujours rendre visible celui qui l’a produit.

Pour compenser, les salariés doivent continuellement signaler leur avancement, documenter leurs actions, alimenter des outils de suivi ou maintenir leur visibilité auprès de leurs collègues et managers. Ces activités de coordination sont rarement considérées comme du travail à part entière. Pourtant, elles mobilisent du temps, de l’énergie et de l’attention. Les chercheurs désignent parfois ce phénomène sous le terme de work about work : un “travail autour du travail” composé de tâches de coordination, de recherche d’information, de reporting ou de suivi d’activité. D’après une étude menée par Asana auprès de plus de 10 000 travailleurs du savoir, ces activités absorberaient jusqu’à 60 % du temps de travail, au détriment des missions qualifiées pour lesquelles les salariés sont employés.

En promettant de simplifier le travail, l’automatisation crée aussi de nouvelles tâches indispensables à son propre fonctionnement. Un travail discret, souvent peu reconnu, qui contribue lui aussi à l’intensification du travail.

Garder le contrôle sur l’automatisation

L’automatisation n’est pourtant pas condamnée à produire du surtravail. Pour Marc-Éric Bobillier-Chaumon, le problème ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont elle est conçue et déployée. Lorsqu’ils sont pensés à partir du travail réel et des besoins des professionnels, les outils peuvent soutenir l’activité plutôt que l’intensifier. Cette dynamique est confirmée par une étude du MIT, qui montre que 95 % des projets d’intelligence artificielle échouent lorsqu’ils ne sont pas conçus en collaboration avec les travailleurs.

L’exemple de la chirurgie robotisée l’illustre bien. Grâce à l’extension mécanique des instruments, les chirurgiens peuvent développer de nouvelles pratiques et gagner en précision. La technologie devient alors un partenaire plutôt qu’un prescripteur. “C’est moi qui détermine, c’est un instrument au service de mon activité”, résume le chercheur.

Au fond, le paradoxe du surtravail n’est pas un échec de l’automatisation. C’est le résultat des choix organisationnels qui l’accompagnent. Tant que chaque gain de productivité sera transformé en nouveaux objectifs, en nouvelles tâches ou en nouvelles exigences, les salariés continueront à travailler davantage malgré les progrès techniques.

Nos derniers articles

Positivité toxique : quand l’injonction au bien-être cultive la médiocrité

Le paradoxe du surtravail à l’ère de l’automatisation

Arrêts maladie : les salariés sont-ils devenus feignants… ou simplement à bout ?