Les bonnes combines
Archive avril 2026
L’introduction des horloges pendant la Révolution Industrielle a transformé les usines en théâtre d’un rapport de force aussi pacifique que facétieux entre les ouvriers et les contremaîtres. Les premiers avançaient manuellement les aiguilles pour finir plus tôt, quand les autres bloquaient le mécanisme pour ralentir la rotation des aiguilles pour garder la main d’œuvre plus longtemps. L’histoire du travail moderne est emprunte de truandage que ce soit du côté des salariés comme des entreprises. Si les méthodes ont évolué, le feu sacré des magouilles reste intact.
Ce mois-ci, l’actualité RH se la jouait Huggy les bons tuyaux en partageant des bonnes combines pour truander son quotidien professionnel.
Mais d’abord…
… On truande notre propre newsletter en faisant de l’auto-promotion pas du tout subtile des derniers contenus parus sur notre média. Au programme :
- Le deuxième épisode de notre podcast consacré à la transparence des rémunérations en compagnie de Margaux Tedesco, avocate spécialiste en droit du travail. On y parle des implications légales de la directive européenne.
- Une tribune signée Laëtitia Vitaud qui nous invite à nous inspirer de la sagesse des grecs anciens pour repenser notre rapport au temps de travail (c’est bien mieux écrit que ce n’est résumé ici).
Surfer sur le déclin intellectuel
Ici il s’agit d’une combine particulièrement astucieuse et pensée en deux étapes.
La première étape consiste à ne strictement rien faire et laisser le temps faire le sale boulot. Comme nous l’apprend le New York Times : nous sommes intellectuellement en déclin depuis les années 2000. Une étude de la chercheuse américaine Gloria Mark montre que notre capacité de concentration a été divisée par 3 depuis 2004, avec une chute particulièrement marquée vers 2012 quand les smartphones se sont largement démocratisés et qui s‘est accélérée avec l’explosion des vidéos courtes. Quant à l’IA (encore elle) elle joue aussi bien le rôle de cause que de symptôme dans cette histoire : on lui délègue de plus en plus des tâches d’analyses complexes parce qu’on n’arrive plus à nous concentrer, mais à force d’y recourir, on affaiblit encore plus nos capacités d’analyses. Là où ça risque de poser problème à terme, c’est qu’avec l’hégémonie du secteur tertiaire en France (80% des emplois), notre performance économique repose essentiellement sur nos capacités cognitives et intellectuelles.
La deuxième étape, c’est à un français qu’on la doit. Un récit à lire dans Les Échos où l’on apprend qu’un consultant dans la transition climatique s’inventait des « points stratégiques » dans son agenda pour lire des livres. Alors que nous autres pauvres mortels, utilisons l’IA pour passer plus rapidement d’un sujet à l’autre, ce génie a fait tenir sa promesse à l’IA : celle de gagner du temps pour de vrai. Profitant de notre abrutissement inéluctable (au point que son manager ne se rend même pas compte de la supercherie), ce consultant combat son propre déclin intellectuel en utilisant le temps gagné grâce à l’IA pour lire des livres sur son temps de travail (60 par an quand même). À quoi bon travailler plus vite si c’est pour travailler plus ?
Magouilles sur le forfaits-jours
Peut-on faire des heures supplémentaires quand on n’a pas d’horaires fixes ? Techniquement non, comme le rappelle Cécile Derouin (aka Cécile de la RH) dans cette vidéo. Or, dans les faits, c’est un peu plus compliqué que ça. Parce que l’employeur doit garantir des temps de repos quotidiens et hebdomadaires. Mais sans décompte horaire c’est difficile à prouver et en cas de contentieux, c’est la parole de l’entreprise contre celle de l’employé (et la jurisprudence est plutôt du côté des salariés).
Le recours abusif au forfait-jours pour filouter avec les heures supplémentaires peut coûter aux entreprises entre 100 000 et 200 000 euros par salarié concerné. Et si l’intention de dissimuler est caractérisée, c’est toute la cavalerie qui arrive : sanctions pénales, redressement Urssaf, rappel de cotisations sociales, remise en cause des exonérations et allègements de charges. Une manœuvre qui a coûté la modique somme de 1,7 milliards d’euros à Uber en redressement Urssaf. Mais certains salariés ont trouvé le moyen de retourner cette pratique abusive à leur avantage en utilisant la contestation du forfait-jours comme un levier de négociation lors de leur départ.
Petites lignes, grosses embrouilles
Malgré les 5 lois et décrets passés depuis 1998 pour simplifier le document, 76% des salariés ne comprennent toujours pas leur fiche de paie d’après une étude menée par Sandrine Dorbes avec son agence How Much. Comme les salaires sont discutés en brut annuel à l’embauche, le net mensuel affiché sur le bulletin devient une curiosité régurgitée par les petites lignes qui le précèdent. Et ça ne s’arrête pas là, 52 % des salariés ne savent pas citer les critères qui déterminent leur rémunération et 81 % ne comprennent pas les règles d’évolution salariale. Un flou qui profite plutôt à l’employeur puisque 6 Français sur 10 avouent que le manque de clarté sur les règles de rémunération les a déjà freinés dans une négociation.
Alors avec autant d’incompréhension autour de la fiche de paie, les français doivent sûrement réclamer à cor et à cri une simplification du document, pas vrai ?… Pas vrai ? Et bien pas vraiment. La dernière tentative de simplification présentée par Bruno Le Maire en 2024 s’est soldée par un échec puisque rejetée à la fois par les employeurs et par les salariés. Le nouveau bulletin comptait une quinzaine de lignes contre une cinquantaine actuellement. Les français y voyaient une tentative de dissimuler la manière dont est calculé le salaire et donc, paradoxalement, ajouter du flou. Les français ne comprennent peut-être pas les petites lignes de leur fiche de paie, mais les faire disparaître leur enlève l’espoir de pouvoir les comprendre un jour.
Fumer des clopes pour fumer sa boîte
Si ces histoires sur les forfait-jours et les fiches de paie vous ont donné envie de truander votre entreprise en retour, vous pouvez vous mettre à fumer. D’après une menée par Jobleads, la pause clope coûterait 5 milliards d’euros par an aux entreprises françaises (même si ce coût semble majoré car il ne prend pas en compte les pauses obligatoires de 20 minutes après 6 heures de travail consécutif).
Comment feinter le psy en une étape
Ça va pas fort au travail ? Avant d’aller chez le psy pour vous soulager d’un travail qui vous rendra de nouveau malheureux le lendemain, vous avez pensé à… vous barrer ? À priori, quitter un environnement de travail toxique ferait autant de bien à votre système nerveux qu’un an de thérapie. Voilà, c’est tout.
Bureaux : bourreaux du travail
Pour finir cette édition sur le thème des embrouilles, une cascade assez spectaculaire et réalisée sans trucage par Courrier Cadres qui se la joue pompier-pyromane avec deux articles qui semblent se répondre assez ironiquement. On vous laisse juger :