Santé au travail : comment prévenir les risques d’usure ?

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Selon une enquête réalisée par l’ObSoCo, la santé mentale des français se délite fortement : un travailleur sur deux déclare souffrir de fatigue informationnelle*. Dans ce contexte d’infobésité et d’exigence professionnelle exacerbée, il est urgent de s’attaquer à la détresse psychologique qui en découle. Comment détecter et prévenir l’usure professionnelle ? Aux côtés d’Adrien Chignard, psychologue du travail, auteur et fondateur du cabinet Sens et Cohérence spécialisé dans la prévention, le stress et les risques psychosociaux, explorons les racines de l’usure professionnelle. Puis, dévoilons les meilleures stratégies de prévention pour les entreprises et leurs équipes afin de bâtir un cadre de travail équilibré et serein.

Santé mentale prévenir les risques d'usure
Temps de lecture : 15 minutes
Sommaire

Comprendre l'usure professionnelle et ses conséquences sur la santé

L’usure professionnelle peut prendre plusieurs formes et a un impact sur le bien-être et la performance des travailleurs. Adrien Chignard pointe du doigt le climat particulièrement anxiogène engendré par une surabondance d’informations, souvent de piètre qualité, relatives tant à la sphère pro que perso. Dans le sillage de la pandémie, cet environnement a exacerbé les problèmes de santé mentale. 

L’expert explique : « Cette détresse psychologique peut être perçue comme le prélude aux troubles psychologiques, un terreau fertile au développement de problèmes de santé mentale car tout burn-out est précédé de son “burn-in”, une phase préalable. En France, nous qualifions ce phénomène de présentéisme, où les collaborateurs sont physiquement présents mais mentalement absents. »

Détecter les signes avant-coureurs d'usure professionnelle

La détresse initiale des collaborateurs

Selon Adrien Chignard, les premiers indicateurs d’épuisement chez les collaborateurs peuvent être résumés par les 3 i : l’isolement (se couper des autres), l’irritabilité (facilité à s’énerver) et l’instabilité (manque de constance dans les humeurs et les performances).

L’expert recommande d’encourager les collaborateurs à chercher de l’aide dès l’apparition de ces signes : « Le soutien peut provenir de diverses sources au sein de l’organisation, telles que les managers, les professionnels de santé, les représentants du personnel ou le département des ressources humaines, en particulier les responsables dédiés à la prévention des risques psychosociaux ».

La démoralisation et la tendance au retrait

La démoralisation peut mener à des comportements de retrait comme l’utilisation excessive des jours de congé, les absences prolongées sans solde, une fréquence accentuée des arrêts maladie et, dans les cas extrêmes, la démission. Ces comportements contribuent à un taux élevé de turnover et à une baisse générale de la performance au sein de l’entreprise.

Une solution pour éviter ce cas de figure consiste à identifier les racines de la souffrance au travail et à mettre en place des interventions ciblées pour y remédier. Exemples : des programmes de soutien psychologique, des améliorations des conditions de travail, ou des opportunités de développement.

Les conflits en milieu de travail

L’irritabilité des collaborateurs peut déclencher des conflits. Ces tensions peuvent nuire à la santé mentale et physique des collaborateurs et saper la performance globale de l’organisation en créant un climat de travail négatif.

Pour éviter cela, nous vous préconisons de : 

  • mettre en œuvre des politiques de gestion des conflits, 
  • promouvoir une culture d’entreprise axée sur le respect mutuel et la bienveillance,
  • proposer des formations sur la gestion du stress et la communication efficace.

Des stratégies de prévention efficaces à adopter pour les collaborateurs

Adopter l’Attention Restoration Theory (ART)

Le cerveau humain, malgré une aptitude à résoudre les problèmes complexes, est rapidement sujet à la fatigue, notamment cognitive. Pour contrer cela, Adrien Chignard recommande de recourir à la méthode ART : « une théorie psychologique qui suggère que passer du temps dans des environnements naturels, ou se livrer à des activités relaxantes, peut restaurer les capacités cognitives fatiguées par le surmenage. Ces bonnes habitudes peuvent nettement améliorer la concentration et la performance. »

Exemple : prendre une pause de 45 minutes au moment du déjeuner pour une marche relaxante dans un cadre bucolique avec pour unique but de se ressourcer seul ou avec des collègues ? Discuter de sujets légers et plaisants durant cette marche, loin des préoccupations professionnelles, double la productivité de l’après-midi et réduit le cortisol, l’hormone du stress.

Structurer efficacement son agenda pour subvenir aux inévitables imprévus

Les imprévus professionnels tendent à empiéter sur la vie personnelle, ce qui peut créer un déséquilibre. Pour répondre à ce type de situation, Adrien Chignard conseille d’intégrer des plages horaires « tampon » dans l’agenda hebdomadaire : « Ces moments sont réservés pour absorber les imprévus, ce qui assure ainsi que la vie personnelle ne soit pas constamment sacrifiée pour des urgences professionnelles. »

Exemple : Arthur, chef de projet digital dans une PME du secteur de l’industrie, bloque des créneaux « tampon » le mercredi après-midi et le vendredi matin, sans y planifier de réunions ou de tâches. Face à une urgence professionnelle un mardi, il utilise sa plage tampon du mercredi pour gérer la crise, ce qui lui permet de préserver son entraînement de basket-ball et son équilibre vie pro/vie perso.

Instaurer des “temps sanctuaires” pour se ressourcer

Un autre défi majeur réside dans la difficulté de se ménager des moments de détente, souvent éclipsés par les responsabilités familiales et professionnelles. Adrien Chignard préconise d’établir un « temps sanctuaire » hebdomadaire, un créneau dédié entièrement à soi, sans intrusion des obligations quotidiennes : « Ce moment privilégié permet de se livrer à des activités physiques ou des loisirs en symbiose avec les valeurs et besoins personnels. Une bonne manière de se régénérer. »

Exemple : dans une organisation familiale, vous pouvez décider de consacrer le mercredi soir à la course à pied, une activité qui permet de se déconnecter et de se régénérer pleinement. L’objectif de ce « temps sanctuaire » est de se ressourcer, à travers des activités qui procurent plaisir et bien-être.

Des stratégies de prévention à mettre en place pour les organisations

Les équipes expriment souvent une sensation de surcharge, mais la réaction habituelle consiste à minimiser ou à demander une quantification précise de cette surcharge, ce qui peut être perçu comme un manque de reconnaissance ou d’aide. 

De plus, dans de nombreux environnements professionnels, exprimer des émotions négatives ou des vulnérabilités est souvent mal vu ou ignoré, ce qui peut créer un climat où seules les émotions positives sont valorisées. Voici quelques bonnes pratiques à adopter.

Fournir des ressources adéquates pour soutenir les salariés en surcharge

Face à des signaux clairs de surcharge de la part d’une équipe, la première chose à faire consiste à prendre ces retours au sérieux et à agir en conséquence. Fournissez les ressources nécessaires pour alléger la charge de travail. Qu’il s’agisse de recruter du personnel supplémentaire, d’investir dans de nouveaux outils ou technologies, ou de réaffecter des tâches pour une distribution plus équilibrée du travail, vous devez reconnaître la surcharge comme un signal d’alarme. Puis, il faut y répondre par un soutien concret prévenant l’épuisement et maintenant la productivité intacte.

Créer un climat de sécurité psychologique

Établissez un environnement où chaque membre de l’équipe peut exprimer librement ses difficultés, doutes et émotions négatives sans crainte de jugement ou de répercussions. Ce climat de sécurité psychologique, soutenu par la recherche scientifique, encourage une communication ouverte et honnête. De quoi permettre de traiter les problèmes avant qu’ils ne s’aggravent. Comme le souligne Adrien Chignard : « Valoriser une gamme complète d’émotions, et pas seulement les émotions positives, renforce la cohésion de l’équipe et contribue à un environnement de travail épanouissant et stable. »

Sensibiliser et former les managers et les collaborateurs

Adrien Chignard révèle que de nombreuses entreprises investissent dans la sensibilisation et la formation de leurs managers et des collaborateurs sur la gestion du stress, de la charge mentale et des risques psychosociaux. Cette approche est primordiale, car comprendre ces enjeux est un préalable à l’action juste. Parmi les bonnes pratiques :

  • la gestion des horaires de réunion : certaines entreprises instaurent des règles claires pour les réunions, interdisant leur organisation en dehors des heures de travail standard, comme après 17h30 ou avant 8h30, pour respecter l’équilibre vie pro-vie perso des salariés,
  • la flexibilité du télétravail : la reconnaissance de l’agilité nécessaire en télétravail, adaptée à la nature spécifique de chaque activité, est une autre stratégie à adopter. Cela montre une confiance dans les collaborateurs pour gérer leur temps et leurs tâches de manière autonome,
  • les lignes de signalement : la mise en place de canaux pour signaler les comportements toxiques ou les situations de harcèlement favorise un environnement de travail sain et sécuritaire, où les problèmes peuvent être adressés et résolus.

Prendre soin des managers pour mieux soutenir ses équipes

Une chercheuse française a démontré que les managers qui répondent efficacement aux besoins fondamentaux de leurs équipes, à savoir l’autonomie, la compétence et le sentiment d’appartenance, tendent eux-mêmes à recevoir davantage de soutien. L’expert explique que cette dynamique crée un cercle vertueux : « plus un manager se sent soutenu, plus il est enclin à soutenir ses collaborateurs. Cette idée souligne que le manager ou le collaborateur de demain est celui qui prend soin des autres parce qu’il a lui-même été considéré avec soin. » La reconnaissance, dans ce contexte, n’est pas tant une récompense qu’un outil clé pour valoriser et respecter les individus dès le départ.

Surmonter deux obstacles à la gestion des RPS : le déni et la pensée magique

Combattre le déni

Certains dirigeants ou cultures d’entreprise refusent d’admettre l’existence des risques psychosociaux. Ils assimilent les plaintes à de simples lamentations sans fondement. Selon Adrien Chignard, ignorer ces risques est une tentative futile de dissimuler un problème évident. Une solution consiste à briser le mur du déni en reconnaissant que les risques psychosociaux sont inhérents à toute activité professionnelle. Comment ? En acceptant leur présence, premier pas vers une gestion efficace pour permettre de les identifier et de les contrôler.

Oublier la pensée magique

Une autre tendance est de minimiser les risques en espérant qu’ils se résolvent d’eux-mêmes sans intervention. Cette « pensée magique » est l’illusion qu’une situation problématique s’améliorera avec le temps, sans action concrète. Selon Adrien Chignard, il est indispensable de reconnaître que l’inaction face à un problème ne fait que l’aggraver. L’expert recommande plutôt d’agir de manière proactive pour traiter les causes des risques psychosociaux, plutôt que d’espérer une résolution spontanée.

Réinventer notre approche de la santé au travail est la clé pour faire face aux défis actuels. Les bonnes pratiques divulguées démontrent clairement l’importance d’adopter des habitudes de travail qui favorisent le bien-être des collaborateurs tout en veillant à la performance économique de l’entreprise. De nombreuses entreprises ont compris qu’investir dans de meilleures conditions de travail est non seulement rentable mais aussi indispensable pour attirer et retenir les talents. Les organisations qui se démarquent aujourd’hui sont celles qui reconnaissent l’importance de valoriser leurs équipes en leur témoignant respect et considération. Ces entreprises peuvent alors construire une culture forte qui reflète leurs valeurs et consolide leur réputation sur le marché. Jusqu’à garantir leur pérennité ?

*https://www.jean-jaures.org/publication/les-francais-et-la-fatigue-informationnelle-mutations-et-tensions-dans-notre-rapport-a-linformation/

**https://newsroom.malakoffhumanis.com/actualites/la-14e-edition-du-barometre-sante-au-travail-de-malakoff-humanis-apporte-un-eclairage-sur-la-sante-des-femmes-9a30-63a59.html

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